Moyrazès, les secrets du Moulin de Castanié se murmurent au fil du temps et des générations

Jeudi après midi, je prenais la route du Moulin du Castanié (Moyrazès). Castanié en patois, signifie châtaigne – et plus d’une a éclaté sous les roues de ma voiture, tout au long du chemin. Ici et là, au bord de la route, je croisais quelques silhouettes courbées qui s’affairaient à remplir leur panier d’osier de ces petites gourmandises.

Le moulin baigné de lumière et bercé de clapotis

La route descend, serpente, s’enfonce doucement dans la forêt flamboyante. En contre-bas, au détour d’un virage, lové dans son écrin bucolique et verdoyant, le moulin apparaît. Dans la vallée encaissée, il se dresse fièrement, auréolé des rayons de soleil automnal. A ses pieds, la rivière Aveyron, fredonne ses joyeux clapotis, telle une mélodie du bonheur, simple, vraie, défiant les affres du temps.

Une lignée de meuniers

Ici, le temps ne file pas. Il tourne, comme la roue d’un moulin. Majestueux et séculaire, le Moulin du Castanié veille sur la vallée depuis 1889. Toujours en activité, toujours vaillant. Longtemps, patrimoine de la famille Calmels, il devint, par le mariage d’une aïeule, celui des Marty. Mais au delà des noms, passion et savoir-faire perdurent. Chaque génération les enrichis d’un brin de progrès. Aujourd’hui, c’est à Loïck – sixième génération de meuniers- que revient le flambeau familial, aux côtés de son père Joël.

Le moulin, pierre angulaire de la famille

Comme quelques décennies plus tôt, en 1990, Joël et son frère Christian s’étaient inscrits, eux aussi, dans cette continuité familiale. Christian, formé à l’école de meunerie, et Joël diplômé en gestion comptabilité se complétaient parfaitement. Bien que les ambitions de Joël auraient pu le mener ailleurs, le cœur de histoire familiale le ramenait toujours ici. Un attachement profond qu’il confesse : « Le moulin j’ y ai grandi, j’ y ai toujours vécu… » En 2021, lorsque Christian choisit de s’engager dans de nouvelles aventures professionnelles, Loïck était déjà prêt à épauler son père. « J’avais fait l’école de meunerie à Surgères en Charente-Maritime, puis un apprentissage en alternance dans un moulin à Saint Etienne. » raconte-t-il.

Un petit moulin, un grand savoir-faire

« Ici c’est un petit moulin » s’excuserait presque Loïck. « En France on en compte 360. Onze produisent, à eux seuls, 70% de la farine du pays, les cinquante suivant assurent 27% du marché et les 300 plus modestes, comme le nôtre, se partagent les 3% restant ». Malgré sa taille le moulin transforme, tout de même 2 000 tonnes de blé, issus de la région Occitanie. La moitié de sa production est bio et ce depuis 1992. « C’est l’ œuvre de mon père et de mon oncle » souligne Loïck. « Bien avant la mise en place des systèmes de contrôle européens » ajoute Joël avec une modestie qui n’éclipse pas sa clairvoyance. Leur clientèle ? Des boulangeries, des pizzerias, des restaurants, quelques particuliers qui viennent directement au moulin. Les livraisons s’étendent de Toulouse à Montpellier, de Clermont- Ferrand jusqu’à Marseille et bien -sûr dans tout l’Aveyron.

Chaque génération apporte sa pierre au moulin

En 1954, l’ arrière grand père de Loïck, Urbain, bâtit ce qui demeure encore la partie en pierre, posant ainsi les prémices d’une modernisation continue.

A gauche le moulin avant 1954, à droite après les travaux d’Urbain

Une première extension a lieu en 1970, d’autres suivront jusqu’à l’automatisation du conditionnement. Tout en gardant son caractère, le moulin dessine son avenir, au fils des générations. « Pour faciliter le travail » souligne Loïck.

Les meules de silex, des trésors ressurgis du passé

Pourtant en 1992 Joël et Christian prennent une décision à contre-courant : ils réinstallent une pierre de mouture en silex. Alors que ces meules avaient disparu depuis les années 50, supplantées par les cylindres plus rapides et plus productifs, adaptés à une production industrielle, alors, en plein essor. D’une qualité exceptionnelle taillées et assemblées à la main, ces pierres meuleuses, dures, poreuses et résistantes étaient fabriquées à la Ferté-sous- Jouarre jusqu’en 1953 . « Aujourd’hui , les meules sont en granit » déplore Loïck. Mais, lui et son père continuent, patiemment, d’amasser leur collection de meules de silex. Glanées dans de vieux moulins, des granges… Elles sont exposées dans le moulin, tel des trésors de musée. Deux trônent, majestueusement, à l’entrée.

La pierre qui façonne le goût

Chaque meule pèse une tonne pour un diamètre d’un mètre cinquante. Leur entretien – rhabillage, retaillage- est un savoir- faire transmis de génération en génération. « Ça ne s’apprend pas dans les écoles » m’explique Loïck. « La mouture à la pierre de silex est beaucoup plus lente, mais elle produit une farine riche en minéraux et vitamines. Ce qui donne au pain un goût authentique, une mie sauvage, plus humide, de couleur crème et une texture qui se distingue tant par la qualité que le visuel. » précise Loïck.

Un moulin a deux tempos

Le Moulin de Castanié fonctionne aujourd’hui avec les deux systèmes de mouture. Ensemble, ils illustrent la philosophie du moulin : préserver un héritage et s’adapter aux exigences contemporaines.

Des grains d’or en cascade pour les entrailles du moulin

Allons faire un petit tour du propriétaire. A l’extérieur, un camion manœuvre lentement dans la cour étroite. le chauffeur s’y reprend centimètre après centimètre. « Ce n’est pas simple s’amuse Loicjk. Mais les livreurs ont l’habitude ». La benne s’ouvre, le blé ruisselle en cascade, comme une pluie dorée sous des volutes de fumée tourbillonnant dans la lumière automnale. C’est ici que commence l’histoire de la farine, l’or blanc du moulin. A l’arrière, les silos dressent leurs silhouettes massives, telles des sentinelles qui veillent au grain. Leur ventre regorge de ce blé, bientôt englouti dans les entrailles du moulin.

Les harmonies et partitions secrètes du moulin

A l’intérieur, l’air est chargé de cette odeur douce et chaude de blé, presque sucrée. Les machines de nettoyage s’activent. Ça vibre, ça souffle, ça secoue, ça trie, ça tamise, ça libère le grain de ses impuretés…

Chaque passage dans ces machines est un ballet mécanique, précis et millimétré. Les meules tournent lentement, inlassablement, dans un frottement sourd et régulier, reliées à un enchevêtrement de tuyaux, de conduites, de trémies. Ça monte, ça descend, ça aspire, ça souffle, ça tourne, ça broie, ça balance. Les tubes s’entrelacent, serpentent, comme une portée d’orgue géante. Le bruit est profond, cadencé, enveloppant et rassurant pour Loïck . « A l’oreille je sais si ça tourne bien » me confie-t-il. Le moulin gronde, ronronne, fredonne.

Une visite… à grande échelle !

Un escalier , puis deux, puis trois . « Celui là n’est pas jeune ! » lance Loïck en prenant quelques longueurs d’avance sur son échelle de meunier. « Moi non plus manifestement » pensais-je fortement. Je me traine haletante, derrière lui. la visite prend, pour moi, des allures de séance sportive, mais quel bonheur !

Le moulin bat , respire et vit. les vieilles poutres murmurent leurs souvenirs, la machines modernes battent la mesure et emboitent le pas à leur ainées. Se mêlent alors le souffle des ventilateurs , le frottement des meules, le grondement des cylindres dans une parfaite orchestration. Passé et présent s’y confondent dans une même respiration, dans un même souffle.

La passion en héritage, la transmission en partage

Au cœur de cette belle symphonie, chacun connait sa partition. Eric, à la préparation des commandes et au conditionnement cumule 24 ans d’expérience. Gilbert chauffeur-livreur est fidèle au poste depuis 18 ans. Yohan, du village voisin de Druelle, en reconversion professionnelle depuis mars, apprend le métier avec Loïck. Fidélité et transmission ont, ici, un sens…

Tourne le moulin de leur cœur…

Et ce ne sont pas les grands parents de Loïck, André et Ginette, qui le démentiront « Chaque semaine il passent au moulin » confirme le jeune homme. « Certes, les normes , les systèmes automatisés, les écrans, tout cela les dépasse un peu, Mais je pense qu’ils sont aussi fiers de voir ce qu’est devenu leur moulin ». Loïck savoure ces moments. « Ils ont toujours un prétexte, commente-t-il avec tendresse, des livraisons pour des copains, boire un café… » . Mais c’est, sans doute le plaisir d’être là, à l’ombre de ce moulin, et de voir leur héritage familial se perpétuer qui donne plus de sens, encore, à leurs visites ….

Loïck a grandit ici, au cœur d’un terrain de jeu sans limites. Avec son frère Romain, ses cousins Sébastien et Stéphan, il a construit des cabanes, exploré des passages secrets, plongé dans les eaux fraîches de la rivière et inventé milles aventures qu’il se remémore avec malice. Il a préféré taire les parties de foot improvisées, sans doute pour ne pas évoquer les talents défensifs mais perfectifs de son cousin Stéphan dans l’équipe de Moyrazès…

Dans ce cadre idyllique, creuset de ses souvenirs d’enfance, comment Loïck pourrait-il prétendre aller au travail chaque matin? « Ah mais non! s’exclame-t-il. Je ne vais pas au travail … Je vais au Moulin ! »