Ils s’étaient donné rendez-vous hier matin sur l’aire de co-voiturage du rond-point de Marengo, à Baraqueville. Des agriculteurs venus du Ségala (et au- delà !), ils étaient plus de 150 à investir les lieux pour donner corps à leurs inquiétudes et leur désarroi. Ils alignaient leurs tracteurs en travers de la 2×2 sur la RN 88. Les remorques étaient chargées de pneus, de bottes de paille, de fumier. Bref, de tout ce qui pouvait servir à faire barrage comme autant d’exutoires à leur colère, leur frustration, leur mécontentement, leur découragement, miroirs d’un quotidien devenu, déjà, si difficile…



Les adhérents de la Coordination Rurale, ont été rejoints par les agriculteurs de la Confédération Paysanne. Une mobilisation commune, rare sur le terrain, motivée par l’ampleur des difficultés rencontrées et des revendications communes. Au-delà des appartenances syndicales, les manifestants ont souhaité afficher une unité face à une situation jugée de plus en plus intenable.

Cette mobilisation s’inscrit dans un contexte national tendu, renforcé par la présence, ce jour-là, de la ministre de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire, Annie Genevard, en Occitanie, où elle était attendue à Toulouse. Un déplacement qui n’a pas échappé aux agriculteurs aveyronnais, bien décidés à faire entendre leur voix pendant cette visite.

À Toulouse, la ministre a confirmé que la campagne de vaccination contre la dermatose nodulaire contagieuse se poursuivrait et serait élargie. Une annonce qui apporte une réponse partielle aux éleveurs, mais qui ne répond pas à leur principal point de friction : l’abattage total des animaux d’un troupeau lorsqu’un cas est détecté. Une mesure toujours en vigueur, vécue comme injuste et incomprise par de nombreux éleveurs, déjà fragilisés par la situation.

Pour Bastien Brisson, secrétaire départemental de la Confédération paysanne, cette mobilisation marque un tournant. « Aujourd’hui, il n’y a plus de couleur syndicale », souligne-t-il, alors que la Confédération Paysanne et la Coordination Rurale manifestent ensemble. « L’objectif est désormais d’accentuer la pression et de contester le protocole sanitaire actuel, fondé sur l’abattage total des troupeaux. » Une mesure à laquelle les syndicats s’opposent, estimant qu’il existe des alternatives. « Nous les présenterons dans la semaine à la Chambre d’agriculture » confiait Bastien Brisson.

Au cœur de cette colère, la dermatose occupe toutes les discussions. Cette maladie, qui frappe les troupeaux bovins, vient aggraver une crise déjà profonde pour les éleveurs. Les protocoles d’abattage systématique, perçus comme brutaux et déconnectés du quotidien des fermes, sont aujourd’hui largement rejetés. « On ne peut plus accepter que la seule réponse soit d’abattre tout un troupeau » martèle un éleveur.
À cette crise sanitaire s’ajoute une autre source de frustration : les accords de libre-échange. Pour de nombreux agriculteurs, ils fragilisent encore davantage les exploitations locales, exposées à une concurrence jugée déloyale. « On nous impose des normes strictes ici, pendant que des produits importés arrivent sans les mêmes contraintes », résume un manifestant. La combinaison de ces deux facteurs — maladie et commerce international — alimente un sentiment de déséquilibre et d’injustice, accentuant la précarité des exploitations déjà fragilisées.

À la tombée de la nuit, le ciel se chargeait d’éclairs et de coups de tonnerre, comme un écho naturel à la colère qui a traversé cette journée. Les gyrophares des tracteurs et des véhicules de service illuminaient encore la RN 88, tandis que certains manifestants laissaient entendre qu’ils allaient passer la nuit sur place pour maintenir la pression. Sur la route de Rieupeyroux, le radar, souvent visé, a, à nouveau, été endommagé et se tenait, hier soir, plié sous l’effet des tensions. Il semblait lui aussi porter symboliquement , les traces de cette révolte paysanne…

Sur le bitume de la RN 88, entre tracteurs et bottes de paille, la parole fut collective et déterminée, sans couleur syndicale, portée par l’urgence face à la dermatose et aux difficultés des exploitations. Les voitures ralentissaient et de nombreux automobilistes klaxonnaient, pour témoigner leur solidarité. Fidèles à leurs terres et leurs troupeaux, les agriculteurs aveyronnais resteront présents et déterminés pour porter leurs revendications. Ils continuent de supporter l’intensité de leurs difficultés, la profondeur de leurs inquiétudes tout en mettant en acte la force et la valeur de leurs engagements. Ils l’assurent : « on ne lâchera pas! »

