On croyait le savoir-faire d’affûteur – rémouleur désuet, presque disparu, évaporé avec les vieux métiers ambulants d’un autre temps. Eh bien non, à Baraqueville, Frédéric Calviac, fort d’une passion dévorante, a décidé de redonner toutes ses lettres de noblesse à cet art.

Un métier ancien entre de bonnes mains
Frédéric a métamorphosé un coin de son garage en atelier. La meule y ronronne comme un vieux chat satisfait. L’eau perle sur la bande abrasive, le métal frémit sous ses mains précises et patientes. Une lame fatiguée retrouve peu à peu son tranchant. Ici, rien n’est laissé au hasard : un faux mouvement et la meule pourtant docile, rappelle qu’elle a ses caprices. Frédéric Calviac affûte, encore et encore et dans ce geste aussi répété que passionné, c’est un métier ancien qui reprend vie : celui de rémouleur.

Toute la noblesse d’un métier de gagne-petits
Le mot rémouleur est une clé qui ouvre grand les portes du souvenir. Nous voilà transportés au cœur d’un village d’autrefois, sur une placé animée, plongés dans les films et les livres de Pagnol, où ces gagne- petits faisaient partie du quotidien . Une silhouette familière apparait au détour d’un chemin, poussant sa carriole chargée de meules et d’outils.
On devine le sourire malicieux de Fernandel , incarnant ce rémouleur allant de porte en porte agitant sa clochette On lui confiait une paire de ciseaux fatigués, un outil de fenaison usé par le travail, une serpe marquée par le temps, un couteau émoussé, entre ses mains le métal retrouvait sa splendeur et son tranchant. Aujourd’hui les carrioles ont disparu, remplacées par le ronronement discret des machines électriques. Mais, le geste est resté le même. A Baraqueville, Frédéric perpétue ce savoir – faire avec la même patience et surtout la même exigence.

Quand l’expérience mène à l’évidence
Frédéric est un enfant du pays. « Je suis né à Baraqueville, j’y ai grandi et cette maison est ma maison natale » m’explique-t-il avec ce sourire tranquille des gens profondément enracinés. Un vrai Ségali, quoi ! Très tôt, il choisit la voie de la boucherie et obtient son CAP à Rodez. Le début d’un parcours long de trente-neuf années, consacrées à un métier exigeant, où le couteau devient le prolongement naturel de la main.
Depuis de nombreuses années, il travaille chez Bousquet Viande, où il a occupé, jusqu’à récemment, le poste de responsable de la chaîne des bœufs. Quotidiennement confronté aux outils, à leur efficacité comme à leur usure, il fait un constat : l’affûtage constitue un point faible sur les postes de travail et l’entreprise doit faire appel à des affûteurs extérieurs, subir des délais…. Frédéric observe, comprend, et décide d’agir.

Des gestes pour aiguiser le savoir
Pour ce quinquagénaire passionné, il n’y a pas d’âge pour apprendre. Avec le soutien de son entreprise, l’aide de la DRH et le recours à son Compte Personnel de Formation, il reprend le chemin de l’apprentissage. En septembre 2025, il rejoint l’École Nationale de l’Affûtage, à Lille. Pendant trois semaines, il découvre et approfondit les gestes précis du métier. Il apprend à dompter la lame, à jauger le morfil — ce fil presque invisible qui signe la qualité d’un tranchant — à maîtriser la meule et la pression juste. Il pratique l’affûtage à eau, une technique exigeante où les bandes abrasives sont humidifiées en permanence, évitant l’échauffement du métal et préservant toute la qualité de l’acier.

Une fine lame à l’œuvre
À l’issue de cette formation, il obtient son diplôme officiel d’affûteur-rémouleur, une qualification reconnue qui atteste de sa maîtrise technique, bref, un sésame pour exercer ce métier.
À son retour, c’est aussi un nouveau chapitre professionnel qui s’ouvre. Dès le début du mois d’octobre, un poste est créé spécialement pour lui au sein de l’entreprise. Une évolution gagnant-gagnant : Frédéric, s’en félicite : » J’exerce désormais une activité qui me passionne ». L’entreprise gagne en autonomie, n’ayant plus recours à des prestataires extérieurs et maîtrise ses coûts tout en conservant un savoir-faire en interne.
L’atelier de la passion, Ségala Affûtage
Avec l’accord de son employeur, Frédéric décide également de créer sa propre auto-entreprise : Ségala Affûtage.
Dans son garage, il aménage son atelier avec soin. Les machines, les bandes, les outils sont parfaitement rangés. Il enfile son tablier de cuir, ajuste ses gants, indispensables pour protéger ses mains tout en conservant la précision nécessaire. « Là, j’affûte, j’affûte, j’affûte » lance-t-il avec conviction.


Au rythme des meules et de l’ingéniosité
Pour débuter, il s’est équipé de quelques machines essentielles. Peu à peu, il complète son atelier pour élargir le champ de ses interventions et diversifier ses services. « Ce matin j’ai reçu cette machine ! » me dit-il en me montrant son nouvel outil rouge et rutilant. Elle s’est immédiatement imposée dans l’atelier, elle a trouvé une place de choix prête à entrer en action. « Et puis, il y a tous ces petits outils que je me suis fabriqué moi-même. Il faut savoir s’adapter, certaines pièces ne se laissent pas affuter avec les machines classiques. Alors j’invente, je modifie, je crée, je transforme … De quoi redonner du tranchant à toute forme de lame. »

Tout ce qui coupe, tranche, perce
Car l’affûtage ouvre un univers bien plus vaste qu’on ne l’imagine. Bien sûr, il y a les couteaux de boucher, de cuisine, de restauration, ou du poissonnier. Mais il y a aussi les chaînes de tronçonneuse, les forets des artisans, les scies circulaires, les outils de pédicure animale, les ciseaux de coiffeuses, les coupe-chou des barbiers, les sécateurs du jardinier et même le couteau du Thermomix… Sa philosophie tient en une phrase : « tout ce qui coupe, tranche ou perce peut être affûté. » Mais en réalité , comme le fait remarquer Frédéric : « L’affutage concerne bien plus de métiers qu’on ne l’imagine. » Une évidence qui ne saute pas aux yeux au premier abord, mais qui se révèle vite lorsque l’on observe le monde à travers le prisme de la lame !


Et parfois, ce sont des objets chargés d’histoire qui passent entre ses mains. Une vieille faux retrouvée dans une grange, un couteau de chasse rouillé, presque condamné, transmis par un grand-père, un opinel déjà très usé … « L’affutage c’est ma passion! » s’enthousiasme t-il. Voilà pourquoi rien ne lui résiste… Et que sous ses gestes patients, tous ces métaux et aciers renaissent. « J’aime le couteau ! » ajoute-t-il simplement. Il sort les Laguioles du tiroir et là tout est dit : son pays , sa passion, sa fierté.

L’épreuve du tranchant
Dans l’atelier chaque lame suit le même chemin. La meule, l’eau, la patience. Puis vient l’ultime épreuve. Sur l’établi, une pile de vieux papiers publicitaires attend. D’un geste vif, la lame traverse la feuille. Sans accrocher. Sans déchirer. Juste glisser. Le test ne ment jamais.


Un fil entre hier et demain…
A l’heure où la seconde main et la réutilisation sont à la mode, Frédéric propose de donner une seconde vie aux objets tranchants. Ce couteau qui sommeille au fond du tiroir, ce ciseau à bout de souffle, cette chaine de tronçonneuse fainéante, cette lame de scie en grève… Pourquoi les jeter ?
Un simple passage entre les mains de Frédéric suffit à les faire revivre, à petit prix, accessible à tous. Fine lame, dans son domaine, Frédéric vous en convaincra : ce métier est tout sauf un métier de second couteau. C’est un métier de cœur et de passion comme un joli trait d’union entre un savoir- faire ancestral et un futur à préserver.
Infos pratiques
Frédéric Calviac : 2163 Avenue de Rodez, Baraqueville
Téléphone : 06 03 85 48 36
Page Facebook : Ségala Affûtage
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