Sur la vieille route entre Rieupeyroux à La Capelle-Bleys, un petit panneau indique discrètement « Mazières ». Il faut alors abandonner le ruban d’asphalte qui serpente sous des ombrages encore verdoyants, puis s’engager dans un petit chemin bucolique pour arriver jusqu’à une placette en forme de Y. Au cœur de cet écrin champêtre, loin du tumulte du monde, les vieilles pierres d’un ancien corps de ferme ont retrouvé une âme. C’est ici qu’est née la Grange des 100 Vallées.

L’esprit guinguette s’invite à Mazières
Derrière ces vieilles pierres, Julie et Rémy, les propriétaires des lieux, ont imaginé un espace ouvert à tous. On vient y partager un verre, écouter de la musique, déguster des tapas et profiter d’une ambiance guinguette, simple et chaleureuse. La Grange des 100 Vallées accueille aussi des vacanciers, dans un hébergement insolite : une roulotte, en attendant que d’autres projets voient le jour. Cet été, « les Estivales » donnent le tempo à plusieurs rendez-vous musicaux et festifs. Le prochain est programmé ce samedi 18 juillet, avec une animation DJ assurée par Paloma Douziech.
Mais avant de devenir cette adresse conviviale, La Grange des 100 Vallées est d’abord l’histoire d’un changement de vie, d’un pari et d’une rencontre avec l’Aveyron. Celle d’un couple qui a choisi de tout réinventer.

Quand les doutes ouvrent de nouvelles portes…
Rémy Couston et son épouse Julie viennent du Vaucluse, près d’Avignon. Pendant plusieurs années, Rémy a dirigé une résidence autonomie à Saint-Saturnin-lès-Avignon. Puis les années 2020 et 2021 sont venues bouleverser son quotidien.
D’abord une élection municipale à laquelle il s’est présenté qui ne s’est pas déroulée comme il l’espérait. A cela s’est ajoutée la crise sanitaire : « Le métier avait changé », explique Rémy.
Souvent, les périodes de doute obligent à regarder et considérer les choses autrement. Cet échec électoral, comme les bouleversements liés au Covid, vont devenir le point de départ d’une réflexion plus profonde. Rémy le reconnait volontiers : certains revers peuvent aussi ouvrir de nouvelles perspectives. Ce qui pouvait apparaître comme un échec devient finalement l’occasion d’ouvrir une nouvelle page du grand livre de la vie. Comme beaucoup de personnes, à cette période, le couple de quadragénaires s’interroge : que faire ? Quel nouveau projet imaginer ?

L’envie d’une autre vie… ailleurs
L’envie d’accueillir, de recevoir et de créer du lien est déjà présente. Dans un premier temps, l’idée d’ouvrir une chambre d’hôtes dans leur maison, dans le Vaucluse, commence à faire son chemin. Une manière pour eux de donner une nouvelle orientation à leur quotidien tout en retrouvant ce qui leur plaît : les échanges, les rencontres et le plaisir de recevoir. Mais peu à peu, une autre envie se dessine : changer d’air, changer de cadre, écrire une nouvelle page, mais ailleurs.

L’Aveyron, un territoire et des valeurs
Quelques années auparavant, en 2018, Rémy et Julie avaient découvert l’Aveyron lors de vacances dans le nord du département à Saint-Geniez-d’Olt. Cette première rencontre avec le territoire les avait particulièrement marqués.
Ils avaient été séduits bien-sûr, par les paysages, mais surtout par l’état d’esprit. Rémy parle d’un territoire « fraternel », où « le contact avec les autres semble plus simple, où l’entraide est encore très présente« . Un endroit qu’il décrit comme « moins agressif, moins pollué et plus proche de nos valeurs ».
Alors, peu à peu, un nouveau projet prend forme : quitter le Vaucluse et s’installer définitivement en Aveyron.

Des kilomètres et des espoirs
Commence alors une véritable quête. Chaque week-end, Rémy et Julie, prennent la route direction l’Aveyron, bien décidé à dénicher l’endroit de rêve où poser leurs valises et concrétiser leur projet. Trois, quatre visites s’enchaînent parfois sur le week-end. A ce rythme là, il ne leur manquait plus que la carte professionnelle d’agents immobiliers !
Il y a bien eu ce prieuré qui a un temps retenu leur attention. Mais le projet n’a finalement pas abouti. Les visites ont continué à s’enchaîner, les espoirs se sont mêlés aux hésitations et le doute a sérieusement commencé à s’installer.

Ségala pluvieux, avenir heureux
Jusqu’à ce jour d’octobre, gris, pluvieux, venteux et brumeux au cœur du Ségala. On imagine Rémy et Julie, descendant de leur voiture et leur premiers pas sur cette terre capelloise lourde et détrempée par la pluie. Le ciel est bas, le froid saisit les lieux et le brouillard enveloppe les bâtiments. « Je n’étais vraiment pas emballé ! » confesse Rémy tout sourire. Julie, de son côté, imaginait déjà autre chose. Elle voyait le potentiel derrière les pierres, les bâtiments et les dépendances. « Moi, je voyais surtout deux vies de travail » raconte Rémy.
En juin 2023, ils en deviennent propriétaires.

Petites et grandes histoires gravées dans les pierres
Derrière les murs séculaires et les bâtiments qui ne demandent qu’à être réinventés, Rémy et Julie découvrent toute une histoire, une mémoire familiale, mais aussi collective. Connue des habitants comme la ferme Ricard, cette ancienne propriété appartient depuis 1888 à la même famille. Après le départ de la dernière occupante, la maison est restée inhabitée pendant huit ans.
Lors de ma visite, Rémi attire mon attention vers une bâtisse de pierre au milieu du hameau. « Ici, des messes étaient célébrées avant que le village de La Capelle-Bleys n’existe », m’explique-t-il. Le bâtiment a également servi de mairie, faisant autrefois de ce lieu un véritable cœur de la vie locale.
Cette histoire fait écho à celle du père Caussanel, prêtre missionnaire dont le souvenir reste attaché au territoire. Sa possible béatification a ravivé l’intérêt autour de son parcours. D’ailleurs, me confirme Rémi, certains visiteurs viennent encore sur ces terres pour retrouver les traces de cette histoire.
Mazières n’est donc pas simplement un hameau isolé au bout d’un chemin. Ici, les pierres racontent encore une partie de l’histoire locale. Rémy et Julie en deviennent, à leur tour, les nouveaux passeurs. Ils font vivre cet esprit de convivialité à travers une nouvelle dimension festive et musicale.



Des idées plein la grange et la tête !
Mais avant d’accueillir les premiers visiteurs, il a fallu se retrousser les manches. Pendant plusieurs mois Rémy et Julie se sont consacrés aux travaux et à l’aménagement des lieux. Ils ont fait de la recup’ tout un art. La famille, les amis et même les voisins se sont prêté au jeu: des vieux outils, une baratte, une porte ancienne…Chacun à sa façon apporte sa pierre à l’édifice , pour donner à la grange tout son caractère.

Au-dessus du bar, un lustre de vieille bouteilles capte mon regard. Le comptoir est habillé de tôle ondulée et patinée récupérée chez un voisin . Même les tabourets revendiquent leur originalité, certaines assises ont été fabriquées avec des sièges de vieux tracteurs. La table chinée dans une brocante, fanfaronne sous le lampadaire tout aussi seconde main. Des pots à graisse trônent sagement sous la charpente massive … Et puis il y a ce surprenant bar à cocktails, un ancien silo agricole, devenu l’une des pièces maîtresses de la grange. « Ce bar c’est Julie! « souligne Rémy admiratif devant la créativité débordante de son épouse : « Elle a une idée à la minute ».


La cour de tous les possibles
A l’extérieur, la cour gravillonnée ceinte par la maison d’habitation et les anciennes dépendances devient le théâtre des soirées estivales. Elle prend alors ses airs de guinguette, avec ses tables disposées çà et là, ses chaises dépareillées, sa petite estrade de bois et toute cette ambiance un peu bohème qui fait le charme du lieu. Dans ce décor, les poules ont, elles aussi, leurs habitudes. Avec leur plumes qui descendent jusque sur leur pattes comme de drôles de pantalons, elles déambulent sans se soucier de l’agitation. Elles picorent caquettent, avancent le cou tendu, la tête haute, telles de petites commères qui ne voudraient perdre aucune miette de ce qui se passe autour d’elles !

La roulotte, une escale pleine de rêves
Un peu à l’écart, la roulotte tzigane transformée en hébergement insolite offre un havre de paix aux vacanciers depuis deux ans. Le couple l’a récupérée dans le Gers, auprès de l’ancien maire de Sarran, qui possédait plusieurs roulottes attelées. Je n’aurais pas été surprise de voir apparaitre sur le pas de la porte une belle bohémienne prête à lire l’avenir dans les lignes de la main. Mais c’étaient des hotes venus de Rambouillet qui y avaient posé leurs valises, la semaine dernière. D’autres hébergements sont aujourd’hui en cours de création, dont un glamping – contraction de « glamour » et de « camping »- mêlant le charme du plein air et le confort d’un hébergement aménagé.

Face à la roulotte, dans leur parc, des petits lapins gambadent allègrement dans l’herbe chauffée par le soleil, sous l’œil protecteur de leurs parents. À leurs côtés, les poussins suivent leur maman en se dandinant maladroitement, dans une joyeuse agitation. Dans le parc voisin, les chèvres observent cet environnement avec curiosité. Il parait même que ces coquines sont parfois tentées par une petite escapade hors de leur enclos, comme la célèbre chèvre de Monsieur Seguin.

Un vrai goût du partage
Rémy et Julie partagent la même envie : faire de ce lieu un endroit où l’on se sent bien, tout simplement. Le plaisir de recevoir s’exprime aussi dans l’assiette. Rémy, passionné de cuisine, prépare les tapas et les petites assiettes à partager. Ses recettes, inspirées de ses origines hispaniques, font chanter les saveurs, tandis que Julie imagine des cocktails colorés et parfumés.
Ici, les visiteurs ne sont pas de simples clients. A l’heure de l’apéritif, autour d’une assiette ou d’un verre, les conversations s’engagent naturellement. Les inconnus deviennent des habitués, les soirées prennent des airs de retrouvailles.

Après une première fête de la musique organisée il y a deux ans, sous une pluie battante, la guinguette a trouvé son rythme et continue de proposer de nouveaux rendez-vous tout au long de l’été. Des ambiances musicales mais aussi une soirée théâtre annoncée le 22 août prochain (voir toutes les dates sur l’affiche) seront autant d’invitations à pousser le portail, à s’installer autour d’une table, à discuter, à guincher, à s’amuser… Une philosophie finalement très simple, Julie la résume avec humour : « Venez comme vous êtes… Ah non, celui-là, il est déjà pris ! Alors disons : ici, c’est comme à la maison! »

Et comme un prolongement naturel de son attachement à ce territoire, Rémy est aujourd’hui devenu maire de Lacapelle Bleys. Une nouvelle responsabilité pour celui qui avec son épouse, s’attache à faire souffler sur la Grange des 100 vallées un vent de simplicité, de convivialité et de bonne humeur… Une fraîcheur d’autant plus bienvenue et salvatrice en cette période caniculaire !


