Ce vendredi, en cette fin d’après-midi, mon téléphone sonne. Au bout du fil, l’adjoint au maire de Moyrazès, Serge. « Il y a deux marcheuses qui font étape au village. Elles marchent pour soutenir une belle cause. Ce soir, elles dormiront dans l’église. Il y a peut-être un sujet pour la Gazette. » Ma curiosité ne fait qu’un tour. Je sens que la vôtre aussi…
Tadej, Gina et Isabelle, chacun sa route, chacun son chemin…
Après avoir longuement vibré avec les coureurs du tour de France devant mon écran TV et applaudi le nouvel exploit de Tadej Pogacar au sommet de l’Alpe d’Huez, me voilà, donc, partie à la rencontre de deux autres aventurières des routes françaises. Dans un style, il est vrai bien différent. Pas de maillots jaune mais un Tee-shirt bleu aux couleurs de leur engagement. Pas de chronomètre. Pas de voiture suiveuse. Juste – et ce n’est pas rien – des sacs à dos, un charriot, des chaussures de marche, une détermination sans faille et une cause qui donne tout son sens à leur périple… C’est ainsi que, quotidiennement, Gina et Isabelle avancent sur les routes de France.

Une halte inattendue sous le clocher protecteur
Perché sur son modeste promontoire l’église de Moyrazès veille depuis des siècle sur le village. Ce vendredi soir, elle retrouvait aussi l’une de ses vocations les plus anciennes : accueillir. A droite en entrant, les deux femmes s’affairaient à aménager, sommairement leur refuge nocturne. Visiblement éprouvées, mais très souriantes, elles consacraient leurs dernières forces à gonfler leurs matelas pneumatiques, prélude à une nuit bien méritée. Leur fidèle compagnon à quatre pattes Winsky s’était, lui, déjà étalé, de tout son long, sous un des bancs de l’église….
Avec l’humilité et la sincérité des pèlerins d’antan
Arrivées dans la matinée à Moyrazès, Gina et Isabelle s’étaient d’abord présentées à la mairie afin de faire tamponner leur carnet de route et trouver un endroit où passer la nuit. Touchée par leur histoire, la secrétaire de mairie, en avait aussitôt référé aux élus. Très vite, Serge, premier adjoint et Christiane, son épouse, se mobilisaient. Un café, une glace, quelques échanges le temps de trouver une solution d’hébergement. Elle ne tarda pas. Avec l’accord de Patrick, gardien du temple et surtout Président du Relais Paroissial, l’église leur ouvrait ses portes pour la nuit. Une scène qui illustre à merveille ce sens de l’hospitalité auquel l’Aveyron reste, profondément, attaché. Un accueil qui trouve une dimension particulière lorsque Gina et Isabelle expliquent ce qui les pousse à avaler les kilomètres; Alors comme les pèlerins d’autrefois, elles avancent au fil des rencontres. Sur leur route les portes s’ouvrent, des liens se créent. Des moments simples, sincères et profondément humains. A l’image de leur sac de voyage, leur périple est sans superflu : l’essentiel, seulement l’essentiel…

800 kms à pied, bien plus que pour user leurs souliers…
Depuis le 21 juin, Gina, girondine et son amie Isabelle, venue du Québec, parcourent près de 800 kilomètres pour relier Avignon à Salles, en Gironde. Elles ne marchent ni pour battre un record, ni pour relever un défi sportif. Elles marchent pour donner de la visibilité aux cancers pédiatriques et récolter des fonds au profit de l’association Imagine for Margo.
Quand les sourires n’ont pas d’accent
Lorsque je franchis les portes de l’église les présentations sont rapides :
» Bonjour!
– bonjour, vous êtes Sylvie ? Serge nous a parlé de vous ! »
Puis, Isabelle ajoute quelques mots que je peine à saisir. Son accent roule mais ne chante pas vraiment à mon oreille. La voilà qui enchaîne avec une de ces expression fleuries venues d’Outre Atlantique dont je ne pense pas réussir à percer le mystère un jour, et pour cause Isabelle est québécoise. Ah c’est donc pour cela que je comprends pas tout ! Taquine, elle éclatait de rire : « C’est, pourtant, le langage des colons ! » Puis elle ajoutait aussitôt : « C’est votre vieux français. » Fort heureusement le sourire n’a pas d’accent et très vite le courant passait. Lorsque certaines expressions échappaient encore à mon oreille, les deux amies s’en amusaient. Gina « traduisait ». À force de partager les kilomètres, Gina est devenue une véritable interprète, une complicité, entre elles, aussi amusante que touchante.

Quand une belle amitié se dessine sur la toile
Depuis plusieurs années, Gina raconte chacun de ses parcours. Ce furent d’abord ceux sur les chemins de Compostelle, puis son Tour de France … sur YouTube. Chaque soir, elle réalise une vidéo retraçant l’étape du jour, les paysages traversés, les rencontres, les émotions , les joies, les galères du moment. Au Québec, Isabelle, enseignante en collège, découvre ces vidéos.« Tout à fait par hasard! » commente-t-elle. Elle les regarde fidèlement « et laisse des commentaires si pertinents qu’ils deviennent, au fil du temps, presque aussi attendus que les vidéos elles-mêmes », explique Gina. Intriguée, Gina échange avec cette inconnue sans jamais avoir vu son visage. Elle imagine, d’ailleurs, que ces commentaires si bien écrits ne peuvent qu’être l’œuvre d’une dame probablement âgée…

Par delà l’océan, des liens sans frontière
Jusqu’au jour où Isabelle, dynamique quadragénaire, décide de traverser l’Atlantique pour lui faire une surprise. Gina annonce toujours ses parcours. Isabelle sait, donc, où la trouver. Ce sera à La Grande-Motte. Gina découvre enfin celle qui suivait chacune de ses aventures derrière son écran. Une rencontre qui confirme une évidence : quelque chose de fort les relient déjà. Cet été 2023, Isabelle accompagnera Gina jusqu’au terme de son tour de France à Saint Raphaël. Depuis, dès que ses vacances le lui permettent, Isabelle traverse l’Atlantique pour retrouver son amie et parcourir de nouveaux chemins.

Winsky, un fidèle compagnon d’aventure
Gina partage aussi les kilomètres et les aventures, depuis trois ans, avec Winsky, un border collie. Il est devenu un véritable partenaire de route. Sociable, avenant, toujours prêt à aller vers les autres, il facilite les premiers échanges avec les personnes rencontrées sur le chemin. Une caresse, une question, un sourire… et la conversation s’engage. Winsky est aussi, à sa manière, un formidable créateur de liens. Mais cette année, le bitume brûlant et les longues journées de marche ont fini par fragiliser ses coussinets, l’obligeant à porter désormais de petites chaussures de protection. Une halte chez le vétérinaire de Pont-de-Salars a même été nécessaire avant leur arrivée à Moyrazès.
Avancer autrement, mais toujours avancer
Isabelle, elle aussi, compose avec une blessure qui a ralenti la progression du sympathique trio. Ajoutées à la forte chaleur de cet été et aux contraintes liées aux incendies, ces difficultés les obligent à adapter leurs étapes. Elles avancent plus doucement, essentiellement le matin, aux heures les plus fraîches. Mais un impératif demeure : atteindre Salles en Gironde avant le mois de septembre.

De la quête personnelle à l’aventure solidaire
Pour Gina, la marche est devenue un véritable art de vivre. Depuis 2019, elle enchaîne les grands itinéraires. D’abord, le chemin de Compostelle d’une seule traite jusqu’à Santiago Fistera, plus de 1000 Kms, en 2020 la voie de Cluny, puis du Puy, en 2021 celle du Vézelay. Mais en 2022, quelque chose change.
« Les chemins notamment de Compostelle m’ont tellement apporté que j’ai eu envie de leur rendre quelque chose », confie Gina.
En découvrant sur les réseaux sociaux l’histoire de Max, un petit garçon atteint d’un cancer des os, amputé à 9 ans puis emporté deux ans plus tard par la maladie, elle est profondément bouleversée.

Des enfants, une cause, un engagement
« Un enfant, c’est l’avenir. Un enfant doit vivre. Un enfant ne doit pas être condamné par la maladie », martèle-t-elle avec une émotion mêlée de révolte face à une telle injustice. Elle décide alors d’en faire son combat. Elle se rapproche d’une association reconnue pour son sérieux et ses actions. Elle découvre Imagine for Margo, association basée à Saint- Germain- en- Laye créée après le décès de la jeune Margot emportée à l’adolescence par une tumeur cérébrale. Depuis, chacune de ses marches est dédiée à cette cause.
Gina ne cache pas non plus sa révolte face au manque de visibilité accordé aux cancers pédiatriques. Elle me prend à témoin : « Tout le monde connaît Octobre rose. Mais Septembre en or, vous connaissez ? » Je dois bien reconnaître que, jusqu’à cette rencontre, je n’en avais jamais entendu parler.
Pourtant, Septembre en or est le mois international de sensibilisation aux cancers de l’enfant. Son ruban doré symbolise le courage des jeunes malades et de leurs familles. Cette campagne vise à mieux faire connaître ces cancers, à soutenir les familles concernées et à faire progresser la recherche.
« Chaque année, rappelle Gina, près de 2 500 enfants et adolescents sont diagnostiqués d’un cancer en France, 500 en meurent. Ce n’est pas assez pour intéresser les industriels, mais derrière ces chiffres, ce sont des enfants. On ne peut pas accepter cela », souffle-t-elle.

Des kilomètres et des pas pour porter des voix
Alors en 2022 Gina a pris son bâton de pèlerin pour sensibiliser à cette cause. Elle s’est lancée sur le Camino Francés et la voie de Tours marchant « pour des enfants sans cancer. » En 2023 elle a réalisé un veritable tour de France, d’abord en compagnie d’un marcheur nordiste avant d’en parcourir les dernières étapes avec Isabelle. Cet itinéraire est présenté sur la carte ci- dessous. Cet été, leur marche entre Avignon et Salles en Gironde les a conduit jusqu’en terres ségalies.

Bien sûr elles recueillent des dons reversés à Imagine for Margo. Mais les deux femmes le disent avec beaucoup de simplicité : la solidarité ne se résume pas à un don d’argent. Offrir un repas, ouvrir sa maison, proposer un endroit où dormir, un point d’eau, ou simplement un branchement électrique, c’est déjà participer, à sa manière, à cette aventure aussi humaine que solidaire. Trouver des sanitaires, remplir les gourdes, disposer d’un peu de réseau pour rassurer les proches… sont des évidences de notre quotidien qui cessent de l’être lorsque l’on a pour seul bagage un sac à dos et un chariot. Des contraintes bien réelles, auxquelles s’ajoutent celles de la météo. Les deux marcheuses ne dorment jamais dehors. Avec la canicule et les risques d’incendie, il n’en est pas question. Elles trouvent,toujours des habitants, des associations ou des municipalités prêtes à les accueillir.

Un été sous le signe du feu
Cette année, la chaleur complique encore davantage leur progression. Les étapes dépassent rarement une douzaine de kilomètres et se déroulent essentiellement tôt le matin. Malgré tout, un impératif demeure : rejoindre Salles avant le mois de septembre. À cette fatigue s’ajoute une autre préoccupation pour Gina. Son fils, pompier volontaire en Gironde, est mobilisé sur les importants incendies qui touchent actuellement le département. Sa maison s’y trouve également. Même à plusieurs centaines de kilomètres de chez elle, difficile de ne pas garder un œil inquiet sur les nouvelles et d’en faire abstraction. Ce matin Serge et Christiane les ont gentiment conduites à Villefranche-de-Rouergue ils ont visité la perle rouergate et ce soir, samedi, elle poseront leur bagages à Savignac.

Une histoire à suivre au jour le jour sur You Tube
J’ai quitté les deux amies hier soir, il était 20 heures. Gina ne songeait pas encore à se reposer. Comme chaque soir deux heures de travail l’attendaient encore : sélectionner les photos, choisir la musique, monter les images et raconter l’ étape du jour dans une nouvelle vidéo sur sa chaîne You Tube : Gina Tina. Ses vidéos offrent un autre regard sur les paysages traversés. Celui de deux voyageuses qui prennent le temps d’observer ce que nous ne voyons parfois plus. Le Ségala avec ses collines dorées baignées par la lumière d’été y révèle toute sa beauté. A Moyrazès le petit patrimoine y dévoile richesse et poésie, de l’oratoire aux vieilles pierres de l’église, des petits trésors que le quotidien finit par nous faire oublier.
Un quotidien qui va vite , trop vite et laisse dans l’ombre des combats essentiels. Alors Gina et Isabelle ont choisi de ralentir, de marcher, de suivre des chemins de traverse pour qu’ au fil de leurs pas grandisse l’espoir. L’espoir de faire avancer la recherche,pour que de plus en plus d’enfants touchés par le cancer puissent retrouver le chemin de leurs rêves, grandir et construire leur avenir.

