A Moyrazès, les nuances de complicité donnent de belles couleurs à la vie dans l’atelier de peinture à l’huile

Une odeur entêtante flotte dans l’air. Un mélange d’huile de lin, de térébenthine, de solvants, difficile à nommer, mais reconnaissable entre mille. C’est l’odeur des ateliers, celle qui s’accroche aux doigts, aux chiffons, aux toiles en devenir. « Ça sent bon ici », j’aime bien ces effluves. Suivez-moi. Au-dessus de la bibliothèque, dans la salle de l’association la Maresque. La porte s’ouvre. Nous sommes dans l’antre de la peinture à l’huile.

Dans l’atelier, une joyeuse effervescence

Ce samedi-là, elles sont cinq autour des chevalets. C’est d’abord, la table qui attire mon regard. Sa nappe, éclaboussée de couleurs, raconte déjà une histoire. Elle porte des empreintes de doigts, les traces de pinceaux, des éclats de peinture. Elle est la mémoire des rires et des échanges. Elle dit cette ambiance généreuse dans l’atelier où l’on peint autant que l’on partage.

Anne-Marie de Colomiers et Nicole de L’Isle-sur-Tarn, ont déjà mis leur toile de côté : travail terminé pour les deux sœurs. « On en assez fait pour aujourd’hui ! ». Corinne d’Albi, elle veut, absolument, finir avant midi. « Cet après midi je ne peux pas rester j’ai rendez-vous chez le coiffeur » justifie-t- elle. Alors elle s’active sur les derniers coups de pinceaux, ceux qui donneront le mouvement final. Marie-Jeanne de Rodez, prend un peu de recul devant sa toile. Elle observe, ajuste quelques détails. Nicole, présidente de l’association, a la peinture pour passion et en porte les couleurs jusqu’au bout des doigts.

Des kilomètres de complicité

Chacune s’organise pour être là. C’est d’ailleurs une logistique bien huilée. Anne-Marie, par exemple, anticipe sa venue. La veille, elle rejoint sa sœur à L’Isle-sur-Tarn . « Ça m’évite toute la traversée de Toulouse, parfois compliquée sur la rocade, le matin » explique-t-elle. C’est aussi le bon prétexte des frangines pour se retrouver. Le lendemain, elles prennent la route vers Moyrazès, dans un joyeux co-voiturage, parfaitement rodé.

Des passeuses de couleurs

Leurs allées et venues entre Toulouse et l’Aveyron ne datent pas d’hier. On pourrait, même, parler d’un véritable trafic de tableaux. Pendant des années, elles ont rejoint Belcastel, la voiture remplie de toiles et de matériel, pour repartir, ensuite vers Toulouse avec leurs œuvres d’art, en toute tranquillité. Car, ces complices du chevalet n’ont jamais éveiller le moindre soupçon . Maintenant qu’il y a prescription, Anne-Marie se trouverait presque des circonstances atténuantes . « La route était moins bonne. Mais on était plus jeunes ! ».

Mais pourquoi Belcastel ?

De la gourmandise à la peinture

L’histoire s’esquisse dans la vitrine d’un chocolatier toulousain, il y a déjà quelques années. Des tableaux accrochés aux cimaises de la boutique, ont attiré l’œil de nos gourmandes, entre deux douceurs. Un vrai coup de foudre artistique pour Casimir Ferrer.

Quelques recherches plus tard, les deux frangines découvraient que le peintre tarnais proposait des stages à Belcastel. Ni une ni deux, elles s’inscrivaient aux cours. Pendant des années, elles ont appris, expérimenté jusqu’à trouver leur rythme. Une belle complicité s’installait avec les autres élèves et le geste devenait familier.

Un cadre aux couleurs qui s’estompent

Mais quand l’atelier a fermé ses portes à Belcastel, il leur fut bien difficile de tirer un trait, surtout sur les copines. Ces liens-là ne s’effacent pas. Alors Anne-Marie et Nicole tentent de continuer à Toulouse, de retrouver un nouveau cadre. Mais le format est trop grand, trop anonyme. Les structures existent, mais elles sont sans relief. Ce qu’elles cherchent, c’est du lien et du liant.

Sur le chemin du nouvel atelier

En 2013, Nicole relance les ateliers de l’association La Maresque. La nouvelle structure suscite l’enthousiasme des artistes peintres, ruthénoise, albigeoise et toulousaines qui avaient fait contre mauvaise fortune, bon cœur. Les trajets font à nouveau partie du tableau et ils les mènent vers une sympathique parenthèse artistique et un peu bohème… en Ségala !

Escapades picturales des samedis

Depuis-une fois par mois ou presque-ces dames se retrouvent pour le plaisir du geste, de la matière et des couleurs. Elles partagent l’art de faire glisser la spatule et le couteau et de promener le pinceau sur la toile.

« On commence à 9 heures, on termine quand le travail est bien avancé, souvent vers 15 ou 16 heures » explique Nicole. Chacune vient avec son propre matériel : tubes de peinture, pinceaux, siccatifs et ses envies. La palette de sujets est large et non imposée : abstrait, figuratif, paysages, portraits, scènes imaginées ou inspirées de photos…

Portraits de peintres

Marie-Jeanne, par exemple, a peint une marine, commande spéciale de son fils. A force de produire, il faut bien se rendre à l’évidence : les murs de la maison commencent sérieusement à saturer;

Corinne, travaille à partir d’une photo. Son tableau capte un motard en pleine vitesse, dans une explosion de noirs, de rouges et d’orangés. Ça file, ça vibre, comme si la toile avait pris de l’élan.

« Haut les mains ! » Nicole, les mains en l’air, a tout de la faussaire prise en flagrant délit. Mais elle plaide aussitôt sa cause et justifie son petit détour artistique dans la cour des grands maitres. « Cette reproduction n’est pas pour un commanditaire, c’est pour le geste, le défi et surtout pour l’exposition à la fin du mois! » L’affaire en restera, donc, là. Le tribunal des pinceaux ayant tranché en sa faveur.

Un drôle de gang, tout de même, cette équipe haute en couleurs, qui n’avoue que sa complicité. « On est devenues amies », lâchent-elles d’une même voix. Et Nicole d’ajouter, dans un sourire : «  Elles sont très, très sympas. »

La trêve des artistes, façon gourmande

A midi, c’est la trêve des peintres, pas celle des confiseurs ! Les couvercles des boîtes en plastiques s’ouvrent avec les appétits, sur un petit festin improvisé. En dessert, gâteau aux noix, croustilles aux amandes s’offrent à la dégustation. Entre deux bouchées, une recette de vin de pêche s’invite dans la conversation. Une recette en appelle une autre, les secrets culinaires circulent. Bref, ici, tout se partage.

L’expo, l’art et la manière

Une fois par an, ces artistes sortent du cadre pour exposer leurs œuvres lors de la fête votive de Moyrazès, autour de la Saint-Médard. Le vernissage aura lieu le 29 mai à 18 heures, Espaces Jean Mazenc. L’exposition sera ouverte au public du 30 mai au 7 juin.

Mais, il est un tableau que vous ne verrez pas : celui dont elles sont les personnages. Un groupe de copines qui met plein de couleurs dans la vie. C’est là tout leur art, leur chef d’oeuvre- le plus précieux.