Saint Salvadou, la nuit où Dame Nature a foudroyé la cathédrale du Ségala

Il y a des choses que l’on voit tous les jours et que l’on ne regarde plus vraiment. Elles font partie du quotidien, au point de devenir presque invisibles. Le clocher de Saint-Salvadou était de ceux-là. Dans cette campagne ouverte du Ségala, on le voyait de loin. En arrivant au village, il était là, familier, fièrement dressé, tutoyant les cieux, jusqu’à ce 15 août dernier quand la foudre l’a frappé.

Un village désorienté sans sa flèche

La tour est toujours là, massive, mais il lui manque sa flèche : cette partie pointue qui affinait le haut de sa silhouette. Et c’est bien là tout le paradoxe : maintenant qu’elle n’est plus là, on ne remarque plus que ça. Voilà la curieuse histoire de nos clochers on les regarde sans les voir tellement ils sont présents et fondus dans nos décors.

Beaucoup d’esprit autour du clocher

Un clocher, ça raconte pourtant beaucoup de choses. La langue française s’en fait l’écho à travers de nombreuses expressions. Ne dit-on pas « à l’ombre du clocher », « avoir l’esprit de clocher ». Quel village n’a pas connu ses « querelles de clocher » ? Ralliement, repère, témoin, signal sont aussi des mots qui lui sont facilement associés.

Ces sons qui ont un sens…

Et puis il y a les cloches. Leur son est familier. Il peut parfois déranger, notamment les néo-ruraux. Mais lorsqu’elles se taisent, on mesure soudain la place qu’elles occupent. À Saint-Salvadou, ne plus les entendre, « ça fait drôle, ça manque », comme le soulignent Didier et Philippe, habitants de la commune.

Tous deux se plaisent à rappeler qu’autrefois, pour ceux qui travaillaient dans les champs, les cloches étaient aussi un repère :la ponctuation des heures, le glas pour les morts, l’Angélus pour rythmer la journée, le tocsin pour donner l’alerte. Elles sonnaient à tout va pour les mariages, les fêtes, les baptêmes… Une douce musique, des sons, des rythmes, des codes, pour qui savait et pour qui sait encore les entendre… Ici, le clocher abritait quatre cloches. L’incendie les a lourdement endommagées. Elles ont chuté d’un étage, certaines ont même fondu sous l’effet de la chaleur…

L’église lieu de culte et de culture

« Remettre l’église au centre du village » c’est bien ce à quoi il va falloir s’atteler dans les mois à venir. Mais il ne s’agit pas seulement de permettre à nouveau le culte. L’église se veut aussi lieu de culture, et de vie collective et parfois festive, ses portes sont ouvertes à tous…

Saint-Salvadou, en est un bel exemple. Des conférenciers, des choristes, musiciens, des concertistes notamment lors du Festival du Chant des Serènes y donnent régulièrement de la voix. J’ai moi-même eu le plaisir, il y a quelques années, d’y exposer mon village de santons.

La grande dame au cœur du Ségala

Il suffit aujourd’hui de parler avec les habitants pour comprendre tout ce que représente cette « Cathédrale du Ségala ». Françoise, laïc engagée depuis plus de trente ans, connait bien la paroisse. Elle est très impliquée dans la vie associative du village, dont elle a été conseillère municipale. On pourrait presque lui décerner le titre de « gardienne du temple », tant elle connait parfaitement les coins et recoins et les petites comme la grande histoire de l’édifice.

« -Pourquoi nomme -t-on cette église cathédrale du Ségala ?

-Elle a été construite en 1885 dans un style néogothique, elle doit son surnom au fait qu’elle soit la plus haute et la plus grande église du Ségala. Elle pouvait accueillir jusqu’à 1 400 personnes. » m’explique Françoise.

Un clocher tout en dentelle

Trésor patrimonial, sans aucun doute, l’église de Saint-Salvadou l’est aussi. Notamment par sa croix de procession réalisée entre 1493 et 1515 par un orfèvre villefranchois, mais aussi, bien-sûr, par son architecture. Oserais-je dire : un mal pour un bien ? Car la finesse de son clocher aux pierres finement ajourées et méticuleusement dentelées apparaît davantage depuis que sa flèche a disparu.

Le poids des mots, le choc des vidéos

C’est aussi la remarque que se fait Françoise, alertée le soir de l’incendie par un coup de fil. Pour cause, elle possède les clés de l’église. Il était un peu plus de 21 heures, la nuit tombait, devant elle, les flammes grimpaient le long du clocher et embrasaient le ciel.

« C’était énorme, ça faisait peur, c’était irréel », commente-t-elle.

Didier habite à environ cinq kilomètres. Lui aussi avait entendu un grand coup de tonnerre, sans imaginer ce qui venait de se produire. C’est sa fille, qui vit à proximité, qui lui a rapidement appris la nouvelle. Il n’est pas natif de Saint-Salvadou, mais il s’y est marié et il a habité le cœur de village. Sa réaction tient en quelques mots : « Ça fait mal au cœur ! ».

Patrick Tourolle, curé des paroisses de Notre-Dame des Quatre Vallées et Sainte-Thérèse du Causse officie notamment à Saint Salvadou. Il donnait ce soir-là, à 21h 30 une messe dans le village voisin de Lescure- Jaoul. C’est par une photo sur son portable qu’il a été informé de l’incendie. Dans les heures qui ont suivi, son téléphone ne cessera de sonner. Les médias locaux comme nationaux chercheront à le joindre, en vain. Il ne sera pas plus bavard pour la Gazette…

Toute la soirée sur les réseaux sociaux des vidéos de l’incendie étaient diffusées en boucle…

Agir avec méthode dans l’urgence

Philippe, ancien trésorier de la paroisse, habite la commune, à quelques kilomètres du centre-bourg. Lorsqu’il reçoit le coup de fil, il se rend aussitôt sur place. Son expérience d’ancien ambulancier, sa connaissance des installations électriques – acquise notamment lors de la mise aux normes de l’église, il y a une vingtaine d’années- mais aussi sa parfaite familiarité avec les lieux et ce qu’ils abritaient de précieux, ont été autant d’atouts dans cette situation d’urgence.

Mais, comme il le raconte : « Il fallait, avant tout, se poser les bonnes questions, savoir quoi faire en priorité et ne pas céder à la panique ».

Avec d’autres personnes, il formait une chaîne pour sortir et mettre à l’abri les objets liturgiques. Autour de l’église, il fallait organiser l’évacuation des habitations, déplacer les véhicules stationnés à proximité avec les gendarmes et les pompiers…

Sous la menace des braises…

L’église étant cernée par les maisons, le risque était bien réel. « Ce qui était dangereux, c’était surtout les braises et les débris incandescents qui pouvaient être projetés et mettre le feu ailleurs », raconte Philippe. Une vingtaine de sapeurs pompiers de Villefranche de Rouergue et de Rieupeyroux ont été mobilisés autour de cet incendie. Malgré les efforts déployés la flèche s’effondrera mais leur intervention très délicate aura permis de préserver le reste de l’édifice. Fort heureusement une pluie salvatrice finira par aider les soldats du feu dans leur entreprise. Ils ont, cependant, veillé sur le sinistre une bonne partie de la nuit avant de revenir le lendemain bâcher la toiture.

Un écho à Notre Dame

Le lendemain, justement, Joëlle, présidente de l’ADMR, qui ne vit pas à Saint-Salvadou, a mesuré, à son tour, depuis son bureau situé au pied du clocher l’ampleur des dégâts. Elle avoue : « J’ai pensé à l’incendie de Notre Dame ». Françoise confie : « Moi aussi… ».

A chacun ses souvenirs accrochés au clocher

Après ce sinistre, les habitants ouvrent volontiers le grand livre de leurs souvenirs. Face à ce clocher soudain transformé, chacun semble se raccrocher à ce qu’il a vécu entre les murs de cette église. Philippe semble intarissable sur le sujet. Il s’y est marié et y a fait baptiser ses enfants. Il se souvient des prêtres qui se sont succèdés, de certains qui étaient particulièrement en avance sur leur époque. L’un organisait des escapades à la mer, l’autre avait monté des groupes de musique quand il était ado…Autant d’anecdotes qui racontent, à l’ombre de ce clocher, tout un pan de la vie du village.

Ce 15 août 2026, jour de l’Assomption, restera à jamais associé à cette nuit où la foudre a frappé le clocher de Saint-Salvadou. Cette nuit où Dame Nature, en faisant tomber cette flèche, a blessé en plein cœur tout un village, et bien au-delà.

Comme la plupart des églises, celle de Saint-Salvadou est une propriété communale mise à disposition pour le culte. Sa reconstruction est donc désormais une affaire collective. Il faudra du temps, des financements, des démarches et, sans aucun doute, beaucoup de bonnes volontés pour redonner à ce clocher toute sa superbe.

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