À l’issue de la réunion de la communauté de brigades de gendarmerie de Rodez–Baraqueville–Pont-de-Salars, les échanges se sont prolongés autour d’un verre. Au comptoir, j’avais, donc, ce jour-là, plus de chance de côtoyer un ou une gendarme en uniforme qu’un habitué de bar un peu éméché ! C’est là que j’ai fait la connaissance d’Audrey Ripoll.

Ces braves pandores
Sur un ton léger, la conversation s’engage avec le lieutenant Gaétan Chodjaï autour des tenues et des codes du métier. Audrey Ripoll, jeune et jolie gendarme entre dans l’échange.
Au fil de la discussion, je partage quelques souvenirs personnels ou anecdotes, pas toujours très heureuses, avec les gendarmes, Ces « braves pandores » chers à Georges Brassens. Audrey réagit : « C’est dommage que vous ayez eu ces expériences, parce que ça ne reflète pas du tout le travail quotidien de la grande majorité des gendarmes, attachés au lien de confiance et à la proximité avec la population.«
Une pointe de provocation pour pimenter la conversation
Je relance l’échange avec des propos, un brin, provocateurs. Je parle de situations qui ne mettent personne en danger: une vignette manquante, des papiers oubliés, des petites infractions du quotidien. « Certains de vos collègues ne veulent rien entendre : c’est un PV direct. De quoi donner le sentiment d’être une vache à lait pour l’Etat. J’en viens, même, à me demander si derrière certains uniformes il y a encore une once d’humanité ». Courageuse mais pas téméraire, j’accompagne mes propos d’un large sourire, histoire de ne pas me mettre à dos, toute la maréchaussée présente !

Dans le secret des képis
Et contre toute attente, un élément de leur uniforme, va venir balayer mes doutes…
Un képi retourné, posé sur une table voisine, attire mon regard. l’intérieur, un repli de tissu forme une petite poche où est glissée une photo de famille. « Et souvent, en dessous, on ajoute Sainte Geneviève », m’ avoue le lieutenant. « C’est notre sainte patronne, elle nous protège.«
Grand, solide, la carrure imposante, le commandant de la communauté de brigades, donne, d’abord, une impression d’autorité presque infranchissable. Puis ce détail — ce képi, cette photo, cette référence intime — viennent fissurer cette image première. Derrière la stature, quelque chose de plus simple apparaît, une humanité discrète, presque inattendue. Et même une pointe d’humour !
Aux sources d’une vocation au pied des Pyrénées
Audrey n’a pas de képi, mais un chignon tiré à quatre épingles et un tailleur-jupe impeccable qu’elle arbore avec prestance.
Sa vocation est née, comme elle, en Ariège, au pied des Pyrénées. Il est des grands-mères qui lisent des contes à leurs petits-enfants et des grands-pères qui racontent leur métier. Et parfois, dans ces récits, se forgent des avenirs. « Mon grand-père me racontait des histoires, je pouvais passer des heures à l’écouter », se souvient-elle. Des récits du quotidien, des scènes de terrain, des anecdotes simples qui ont nourri son envie de suivre cette voie. Elle peut aujourd’hui se considérer comme « la digne héritière » de ce grand-père policier.

Tracer sa route entre Tulle et Rodez
Après un concours et huit mois à l’École de gendarmerie de Tulle, elle devient officier de police judiciaire. Elle demande ensuite son affectation en Aveyron, plutôt qu’en Ariège. Un choix réfléchi, guidé par la volonté de préserver une certaine distance avec un territoire où elle aurait pu être confrontée à des situations impliquant des personnes connues.

Adjudant, Audrey exerce ses fonctions à la brigade ruthénoise. Celle-ci affiche une moyenne d’âge, autour de la trentaine. Elle me prend à témoin: « Regardez, moi j’ai 27 ans, ici ils n’ont pas 30, lui 29, elle 27…« , dit-elle en souriant, montrant ses collègues. « On a vraiment beaucoup de cohésion« , ajoute-t-elle. Une équipe jeune, soudée, où complicité et confiance structurent, donc, le travail quotidien. Sur la communauté de brigades, elles sont cinq femmes: une à Pont-de-Salars et quatre à Rodez.

Le poids des émotions au cœur du métier
Dans l’exercice de ses fonctions, Audrey évoque ces rencontres parfois atypiques : des personnes trop bavardes, trop alcoolisées, ou franchement véhémentes. Des situations qui font partie du métier et auxquelles elle sait faire face avec recul. Mais tout ne se vit pas avec la même distance. Sur un accident, un suicide, un incendie… « Il faut s’efforcer de mettre à distance ses émotions, de rester concentré sur sa mission, être professionnelle avant tout. c’est aussi une manière de se protéger », explique Audrey. Mais certaines scènes peuvent échapper à toute maîtrise… Ce qu’Audrey redoute le plus c’est l’annonce aux familles « L’instant où il faut dire l’indicible ». Et rien ne prépare à cela.
Saint Martin, en Aveyron ? Non, dans les caraïbes !
Cela fait maintenant sept ans qu’Audrey est engagée à la brigade de Rodez. Elle est adjudant. Et lorsqu’elle évoque la suite , c’est avec une nouvelle affectation en ligne de mire, son propre choix. « Saint Martin« , me dit elle.
– Saint Martin ?
–Oui vers St Barth où Johnny Hallyday est enterré », précise-t-elle pour me situer.
La référence musicale n’est pas du tout dans mes goûts, pourtant je comprends bien vite.
– « Ah oui , Saint Martin dans les Caraïbes! »
Les sept milles kilomètres qui nous séparent de ses plages dorées me donnent le vertige…*

Bouger, s’adapter, évoluer
Dans la gendarmerie, la mobilité a toujours fait partie intégrante du métier et accompagne l’évolution des carrières. Les affectations changent, les terrains évoluent, les équipes aussi. On ne reste pas au même endroit toute une carrière. C’est un corps de l’Armée où l’on bouge, où l’on s’adapte, où l’on découvre sans cesse de nouveaux contextes.
Pour Audrey sa mutation, s’inscrit dans cette logique. Une ouverture vers d’autres pratiques, méthodes, moyens, collègues et cultures. Une opportunité dont se réjouit déjà la jeune femme. « Ce sera à la fois une expérience professionnelle et personnelle. » résume-t-elle. Son contrat court sur trois ans et quatre si elle souhaite prolonger l’aventure.
Audrey va bientôt boucler ses valises. Elle y pliera consciencieusement son uniforme de gendarme, son tailleur-jupe, le temps du voyage. Mais il y a fort à parier qu’elle glissera aussi une grande serviette de plage et un maillot de bain dans ses affaires, pour les jours de repos sur les plages caribéennes. Un départ qui concrètement et symboliquement va lui ouvrir de beaux horizons…

