A Baraqueville, à quelques mètres de son emplacement d’origine, avenue de Rodez, la cordonnerie Muratet, écrit avec Vanessa un nouveau chapitre de son histoire. Depuis trois ans, la jeune femme a repris l’atelier fondé en 1984 par son père, André Muratet, dit Dédé. Une histoire de transmission que l’enseigne résume avec malice : « De Paire en Fille ».
Une cordonnerie délocalisée… à deux pas!
Les odeurs de cuir et de colle flottent généreusement dans l’air. On jurerait que l’atelier a toujours été là. Et pourtant, il a été déplacé de quelques mètres. « Certains clients ne s’en sont même pas aperçus » sourit Vanessa. D’autres, heureusement moins nombreux, ont cru, un temps, que la cordonnerie avait disparu. Derrière ce changement discret, la jeune femme a voulu un atelier plus fonctionnel, plus lumineux et très accueillant.

Outils et machines, les gardiens du savoir-faire artisanal
Sur les étagères, des paires de chaussures attendent leur tour. Certaines sont à réparer, d’autres déjà prêtes à repartir. Sur une table de bois patiné, des morceaux de cuir, des semelles, des formes et des outils de précision s’éparpillent au fil du travail en cours. Les machines, héritées de son père et toujours en service, s’imposent par leur présence.

Massives et robustes, tout d’acier, elles racontent, à la fois, le geste d’hier et celui d’un artisanat bien vivant. Des équipements de caractère que Vanessa a dû apprivoiser. Parmi lesquels, la machine à coudre, elle lui donne, parfois, bien du fil à retordre. Elle fonctionne à la force du bras. « Pas pour longtemps, j’espère ! » assure Vanessa, en évoquant son projet de motorisation.

Car, derrière l’image tranquille de cet artisanat, fait de patience, de minutie et de passion, se cache un métier bien plus physique qu’on ne l’imagine : poignets, épaules et avant-bras sont mis à rude épreuve du matin au soir. Un quotidien, à mille lieues du parcours que Vanessa avait initialement emprunté…

Les deux pieds dans l’industrie agroalimentaire
Vanessa est une enfant du pays, originaire de Jouels, commune de Sauveterre-de-Rouergue. Après un Bac scientifique à Rodez, une licence à Albi, elle intégre un IUP en agroalimentaire à Caen.

Diplôme d’ingénieur en poche, en 2009 elle entre dans la vie active : chef de projet en recherche et développement en Normandie, au sein du groupe Yabon Banania. Elle y élabore des plats destinés à l’alimentation infantile pour le marché anglais. Pendant six ans, elle imagine recettes, textures et procédés au cœur de l’innovation agro-alimentaire.
Puis, cap sur Périgueux, toujours dans l’agroalimentaire, toujours dans la recherche et développement. Elle y travaille sur les produits laitiers, notamment les marques Chavroux et Saint-Môret. Gourmet et gourmands que vous êtes, je suis sûre que vous avez déjà tartiné le fromage frais bio Saint Môret, sans vous douter un instant…que Vanessa était à l’origine de sa recette !
Une carrière confortable, des responsabilités dans un grand groupe international… mais, pourtant, peu à peu une impression s’installe : celle d’avoir déjà fait le tour de son métier. « Je ne voyais plus vraiment de perspectives professionnelles » confie Vanessa.

L’esquisse d’un nouvel avenir…
Le pari d’une autre vie commence, alors, à se dessiner. Et dans ce cheminement il y a aussi une belle rencontre : Mathieu, installé alors à Toulouse, devenu depuis son mari. Entre Toulouse et Périgueux, les kilomètres finissent par peser. Dans le même temps le père de Vanessa, Dédé, approchait de la retraite…
Et si c’était, pour Vanessa, le moment de changer de vie ? Pourquoi ne pas reprendre la cordonnerie paternelle ?

De l’école aux ateliers du savoir- faire français
À 34 ans, elle saute le pas. Elle est particulièrement interessée « par la fabrication des chaussures et le travail artisanal du cuir ». Elle quitte son poste et entame une reconversion. Deux voies s’offrent à elle : un CAP orienté services ou un CAP cordonnier-bottier. Elle choisit sans hésiter la seconde option, consciente qu’ elle pourra apprendre auprès de son père. Elle intègre les Compagnons du Devoir, à Pantin, pour une formation d’un an, exigeante et immersive.

Au fil de son apprentissage, elle découvre plusieurs ateliers reconnus pour l’excellence de leur savoir-faire. Elle passe, notamment, par La Botte Gardiane, en Camargue, atelier de emblématique de la chaussure artisanale et du fait main. Elle effectue également des stages chez Stanislas Bottier, à Paris, maison spécialisée dans le haut de gamme et le sur-mesure. Enfin, elle complète son parcours auprès d’un artisan bottier à Pau, au contact d’un atelier plus confidentiel mais tout aussi exigeant.


De père en fille, un passage de relais
C’est à Baraqueville qu’elle découvre la réalité quotidienne du métier. À partir de juin 2022, elle travaille, au jour le jour, aux côtés de Dédé. Il lui transmet ses gestes, ses habitudes, ses astuces, avec patience et fierté. S’il a, sans doute, été surpris, au départ par le choix de sa fille, il est, finalement, ravi de voir la cordonnerie poursuivre son histoire. Mieux encore, il a repoussé son départ à la retraite d’environ six mois pour accompagner Vanessa sur ce passage de relais.

En février 2023, Vanessa prend, officiellement, les commandes de l’atelier. « Au début, il a fallu trouver le rythme, c’était compliqué », confie-t-elle. « Heureusement que mon père était là pour m’épauler », ajoute-t-elle avec tendresse et reconnaissance. Aujourd’hui, quatre ans plus tard, Dédé pousse encore parfois la porte de la boutique, « surtout l’hiver ! « , taquine-t-elle.

Réparer, transformer, sauver
Entre-temps, l’atelier a été légèrement déplacé, de quelques mètres seulement. Propriétaire des murs, Vanessa a façonné ce lieu à son image, sans en trahir l’esprit. Réparation de chaussures, de vestes, de maroquinerie, reproduction de clés, rénovation du cuir, nettoyage, teinture, patine… La liste est loin d’être exhaustive. Elle intervient sur tout ce qui peut être encore sauvé. « Je peux arranger bien plus de choses qu’on ne l’imagine », confirme-t-elle.

La cordonnerie : de la technique et de l’ingéniosité
Et c’est sans doute, là, que réside l’essence même du métier de cordonnier : comprendre, réparer, redonner vie. Une chaussure à ressemeler, des baskets à recoudre, une fermeture à remplacer, des talons à refaire … Des gestes techniques et salvateurs viendront à bout de ces réparations .

Mais, il y a aussi ces petits casse-têtes, véritables cas d’école que Vanessa aborde parfois avec une légère appréhension. Comment camoufler une tache sur une paire de tennis de luxe? Comment faire en sorte qu’une sandale tienne parfaitement au pied ? Comment redonner à un sac de marque la couleur et l’éclat de son cuir d’origine ? Autant de situations techniques auxquelles elle se confronte avec méthode mais aussi plaisir. « J’aime relever les défis » s’enthousiasme la jeune femme.


Les demandes dépassent parfois le cadre attendu. « Un jour, raconte -t-elle un client m’a confié un tapis de sol trop large. Je l’ai découpé en deux pièces et gansé de cuir ». Certes Vanessa est multi- service, mais il est une requête qui l’avait laissée sans voix. « Une personne- qui a lourdement insisté- voulait de la colle pour recoller un dentier. Même pas le sien d’ailleurs , pire, celui d’une de ses amies… » Cette fois, la réparation dépassait, quelque peu, le cadre de la cordonnerie !

Dans un coin de la boutique un parasol attend sagement son heure : il faut en refaire les attaches. « Là c’est une bride à recoudre » commente-t-elle en désignant un panier en osier. A l’impossible nul n’est tenu… mais Vanessa s’y emploie, toujours avec le sourire.

Sa signature : le fabriqué en Aveyron
Petit à petit, Vanessa ouvre aussi son atelier à la création. Si elle reconnaît ne pas avoir autant de temps qu’elle l’aurait souhaité pour développer pleinement ses propres modèles de chaussures, elle signe, malgré tout, des pièces très originales. Parmi elles, des petits chaussons en cuir pour bébé. Egalement des objets aussi inattendus que des tapettes à mouche en cuir et d’élégants étuis à boules de pétanque. Des créations qui portent sa signature et lui valent le label « Fabriqué en Aveyron ».

La fine fleur du cuir aveyronnais
Depuis peu, Vanessa mise, aussi, sur l’artisanat d’excellence aveyronnais. Elle a développé un partenariat avec Aubrac Bottier, atelier de chaussures artisanales installé à Saint- Come- d’Olt . Dans sa boutique Vanessa propose une sélection de modèles à l’essayage et à la commande, avec la possibilité d’adapter et de personnaliser les modèles. Ces chaussures sont fabriquées à partir de cuirs issus de la tannerie du Monastère. D’une qualité d’exécution remarquable, du design à la fabrication, elles ont l’accent aveyronnais jusqu’au bout des semelles. De quoi perpétuer, la tradition des chaussures de qualité qui a longtemps fait la réputation de Baraqueville autrefois portée par la Maison Barthes, enseigne emblématique aujourd’hui disparue…

Au fil des talents et des créations : les chaussettes
Vanessa tient aussi à mettre en valeur des savoirs- faire territoriaux. Les amusantes chaussettes, inspirées de l’art et la littérature, fabriquées à Limoges par une entreprise familiale et séculaire en sont un bel exemple. Car, chaque chaussure mérite, bien-sûr, chaussette à son pied !

Fabriquer ses sandales : c’est le pied !
Vanessa a aussi trouvé une autre manière d’exprimer son goût du geste artisanal : la transmission. Elle anime, en effet, des ateliers ouverts à tous pour apprendre à confectionner sa propre paire de sandales. Une façon de faire entrer les participants dans les coulisses du métier et de partager concrètement son univers. Prochains ateliers les 6 et 13 juin, également possible à la demande.

https://lagazettedenotresegala.fr/2026/03/18/baraqueville-le-premier-atelier-propose-par-vanessa-muratet-dans-sa-cordonnerie-botte-les-apprenties-dun-jour/
Quand le multi-service ouvre des portes
La clé du quotidien se trouve dans les petits services de la boutique.

Aujourd’hui, Audrey, de Moyrazès, est justement venue faire refaire une clé. Un ballon envoyé par son fils a heurté celle de son entrée, restée dans la serrure et l’a tordue.

Vanessa est « une super professionnelle » et l’exemple même « d’un service de proximité que l’on est heureux de trouver près de chez soi. » se réjouit Audrey.

Les délais de réparation des chaussures ne dépassent pas une semaine. Une réactivité appréciée par une clientèle au-delà des frontières du Ségala : Rodez, Villefranche-de-Rouergue, Flavin, Onet-le-Château… A cela s’ajoute un travail artisanal, exigeant et continu, ancré dans notre territoire, fidèle à son histoire comme à son époque. Voilà qui fait la différence. Avec ses bottes secrètes, Vanessa trace, désormais, son chemin…


